Choses disparues

 

Réalisation commune de l'atelier d'écriture     saison 2025/2026

 

ATELIER  D’ÉCRITURE

UTT  BÉZIERS

  

Choses disparues

  

Textes Écrits

De janvier À juin 2026

 

 

 

 

 

Choses disparues…

 

                        

      

             Objets inanimés

                                        Avez-vous donc une âme

                                        Qui s’attache à notre âme

                                        Et la force d’aimer…

 

                                                      Lamartine

 

 

 

CHAUSSETTES TROUEES, JARRETELLES, BAS FILES ET AUTRES PLAISIRS DEMODES

 

- « Mamie, c’est pour jouer à quoi cette boule? »

Maël explore la boîte à couture et exhume une boule en bois au vernis écaillé, plus petite qu’une boule de pétanque mais plus grosse que le cochonnet.

- « Ah ! C’est la boule à repriser de ma grand mère »

- « La boule à quoi? »

- « A repriser ... »

Et me voilà en train d’expliquer à un enfant de 2025 le laborieux processus de raccommodage des chaussettes.

 Ma grand-mère s’asseyait près de la fenêtre pour bien y voir, munie d’une longue aiguille et d’un coton spécial à plusieurs brins.

Il fallait d’abord introduire la boule dans la chaussette puis s’ensuivait un long et minutieux travail de tissage pour boucher le trou. Le tissage se devait d’être serré pour la solidité et régulier pour ne pas faire de plis gênants dans la chaussure.

Les chaussettes étaient reprisées mais avaient d’abord été tricotées.

 

C’était la spécialité d une vieille dame du quartier qu’on appelait « Mamée Yvonne ».

Elle se tenait assise sur un pliant devant sa porte. Ses mains agiles maniaient avec une affolante dextérité quatre aiguilles fines qui tricotaient la chaussette en rond.

On passait commande : Mamée Yvonne prenait la mesure de notre pied en entourant de son mètre ruban notre poing fermé.

Une semaine plus tard, les chaussettes étaient prêtes et toujours à la bonne taille. Le seul problème était l’élastique qui nous sciait la jambe en laissant une trace rouge sous le genou...mais il fallait être stoïque : un élastique trop lâche et des chaussettes tire-bouchonnées auraient été le signe d un laisser aller coupable... « Pas riches mais dignes » disait Papa.

  Il me tardait d’être adulte pour porter des bas même si le système jarretelles/ porte jarretelles me paraissait bien contraignant…et puis les bas filaient souvent et la boule n’était d’aucun secours ; il fallait les apporter chez une remailleuse qui travaillait dans une cabane en bois sur l’Esplanade.

En se haussant au niveau du guichet exigu, on pouvait voir la tête de la remailleuse et sa mystérieuse machine.

 

Années soixante : un groupe de musiciens «  les Chaussettes Noires » sponsorisés par la marque STEMM lancèrent la mode des chaussettes miraculeuses à l’élastique invisible et indolore. Elles étaient si solides et bon marché que les boules à repriser furent peu à peu mises au rebut.

Les bas furent remplacés par les collants DIM et autres, eux aussi solides, bon marché donc jetables.

Mamée Yvonne et les remailleuses ont depuis longtemps rejoint le paradis des rétameurs, rempailleurs et autres rémouleurs. Reste cette boule en bois devenue inutile et ce proverbe qui, lui, peut encore servir :

«  Les hauts, il faut les mépriser

    les bas, il faut les repriser » (cité par J. Chirac, dixit sa grand mère)

 

Brigitte

 

 

GLACE, CHARBON, LE CONFORT DU FOYER.....

 

Entre l’année de mes trois ans et celle de mes six ans, à la toute fin des années cinquante, je découvris un monde qui m’émerveillait. M’en souvenir m’y transporte encore avec joie et tendresse.

Ainsi un même rituel, différent pourtant selon la saison. Une livraison qui mobilisait toute mon attention.

La camionnette lançait un coup d’avertisseur, ma mère ouvrait la porte. Nous habitions un troisième et dernier étage sans ascenseur. Depuis le palier, le regard plongeant entre les barreaux de fer forgé, je guettais la progression pesante du porteur.

Eté comme hiver, il protégeait son corps. Il portait son chargement sur les épaules, l’équilibrait de ses deux mains. Il se couvrait la tête et le haut du corps d’un épais tissu de jute, sans doute un sac décousu en guise de capuchon.

L’été, il déballait un long parallélépipède de glace d’un tissu, et le déposait dans ce que l’on nommait la glacière. Le pain de glace scintillait, sa surface humide lançait des diamants de lumière.

La glacière était un buffet peu profond, les portes ajourées pour laisser circuler l’air, doublées d’un fin grillage contre les insectes.

L’étagère la plus basse consistait en un bac perforé, qui recevait le pain de glace. Les eaux de fonte s’égouttaient dans un réceptacle que ma mère vidait régulièrement. Sur les autres étagères se conservaient les produits laitiers, les viandes et charcuteries. Point de supermarché, réfrigérateur, congélateur, la fraîcheur relative entretenue par la glace suffisait à une conservation de courte durée. Les « dates courtes » de nos supermarchés avant l’heure.

A l’approche de l’hiver venait le tour du charbon. Dès que le poêle installé dans le large couloir ronflait, les livraisons se faisaient hebdomadaires.

La toile qui protégeait le charbonnier était bien plus impressionnante que celle du glacier, maculée d’une fine poussière noire qui se déposait sur le visage et les mains de l’homme, s’infiltrant sans doute jusqu’à ses bronches.

Dans la cuisine, les boulets s’écoulaient dans un grand coffre en bois, roulant en une cataracte musicale proche du son des galets bousculés par la mer. Leur rondeur parfaite, leur surface  lisse et brillante, leur donnait un aspect précieux, d’un noir lumineux digne de Soulages.

Le poêle en fonte noire avalait les boulets, les transformant en une joyeuse flamme rouge et jaune, berçant la maison d’une douce chaleur. Mon père prélevait les boulets dans le coffre à l’aide d’une petite pelle oblongue, dotée d’un court manche en bois, et ainsi nourrissait le poêle.

Un poêle contre lequel j’étais tombée, marchant à peine, y récoltant quelques brûlures, selon le récit familial. Mais ce souvenir ne m’est pas resté…

L’année de mes six ans, nous emménageâmes dans un appartement tout neuf, réfrigérateur, chauffage par le sol, adieu pain de glace et boulets de charbon.

Se refermaient les pages de ma prime enfance, cocon clos dans lequel un lutin couvert de jute gravit encore les escaliers, nuque ployée sous un fascinant fardeau…

 

Marie-Christine

 

 

P.S    Charbonnier et glacier ne portaient sans doute pas ce regard émerveillé sur leur labeur quotidien...

 

 

        CONTE DE NOËL

 

 Je suis seul, sur ce banc dans la salle d’embarquement.

Je suis tombé de sa poche, elle s’est levée et a rejoint la file pour embarquer.

Maintenant, il n’y a plus personne, tout le monde est parti.

 

J’ai espéré longtemps qu’elle allait s’apercevoir que je n’étais pas là, qu’elle fasse demi-tour et vienne me chercher. Maintenant je n’ai plus d’espoir, il est trop tard, l’avion est haut dans le ciel.

Je vais finir ma vie ici, dans cet aéroport, jeté à la poubelle sans doute, entre les gobelets de café et les bouteilles d’eau en plastique.

 

Elle, elle va poursuivre ses recherches sur la forêt, là bas, au Brésil. J’aurais tellement aimé y être avec elle ; l’entendre expliquer l’utilité des arbres vivants. L’entendre  parler de leur utilisation après leur vie. C’était mon moment: elle me sortait de sa poche et j’étais si fier  si  heureux!

 

Aujourd’hui, je sais que je vais mourir. Qui voudrait de moi? Mes couleurs sont ternies et plus qu’effacées, je ne suis plus joli, je suis tellement vieux! Je ne suis qu’un vieux bout de bois sans intérêt.

On dit qu’à l’heure de sa mort, on voit sa vie défiler.

 

Je n’ai jamais oublié notre rencontre. C’était au marché de Noël: Une toute petite fille de trois ans, toute emmitouflée dans son manteau rouge, son bonnet enfoncé jusqu’aux yeux tant il faisait froid cet hiver. Elle m’a regardé et ce fut un vrai coup de foudre, elle m’a montré de la main et a dit «je veux» elle a insisté, a répété un peu plus fort pour attirer l’attention de ses parents «Je veux» et bien sûr, ils ont cédé et je me suis retrouvé, bien au chaud dans sa poche.

 

Nous avons beaucoup joué ensemble: J’étais son invité de dînette, sa confidente, c’est à moi qu’elle racontait des histoires, qu’elle partageait ses joies et ses peines, je levais un bras et ma main lui caressait la joue. Le seul moment où je restais à la maison, c’est quand elle allait à l’école. Elle m’avait  emmené  un jour après les vacances de Noël mais la maîtresse m’avait confisqué et depuis, je la retrouvais au goûter et elle me racontait sa journée, me parlait des autres élèves de sa classe, des copines et des copains, dont un certain Benjamin qu’elle aimait beaucoup.

 

Au collège et au lycée, j’étais dans son sac, dans sa poche en secret bien sûr. Mais elle me serrait dans sa main, dans sa poche plusieurs fois par jour, en particulier lors des contrôles et des oraux. C’était une jeune fille peu sûre d’elle et je devais la rassurer, lui donner confiance. C’était ma mission, lui donner la force dans les moments difficiles de surmonter ses craintes, ses doutes.

 

L’une des pires journées fut l’oral du bac. Elle me serrait si fort que j’ai bien cru me casser. Lorsqu’elle m’a lâché  j’étais complètement désarticulé. De retour dans sa chambre, elle m’a remis en état en s’excusant: pardon, pardon j’étais si anxieuse. Heureusement je n’avais rien de cassé, mes couleurs étaient un peu plus effacées… mais j’avais rempli ma mission et j’en étais fier.

 

Les années universitaires ont été des années de bonheur. Elle était passionnée par les arbres et leur rôle, et souvent, le soir elle me lisait des articles sur les dernières découvertes. Je me souviens de son enthousiasme lorsque des chercheurs avaient compris que les arbres communiquaient entre eux.

Et il y a eu les premiers voyages d’étude. D’abord en Europe, découvrir les forêts primaires, puis l’Amazonie. Elle prenait de l’assurance, s’ouvrait aux autres et moi, je l’encourageais, je lui envoyais plein d’amour. Oui, s’étaient des années de lumière, nous étions heureux.

 

Le hall est désert, les lumières éteintes, le silence total. Le dernier vol est parti et pendant quelques heures, tout est calme. Je suis en sursis, un condamné qui attend sa fin.

 

Je pense à celui qui m‘a crée. Il avait son atelier à Venise dans le quartier du Castello, proche du pont Rialto. Il fabriquait des objets utilitaires en bois: des bols, des saladiers des cuillers qu’il vendait aux habitants et aux touristes de passage.

 

Un ami peintre lui avait demandé de fabriquer un mannequin articulé pour ses élèves et c’est ainsi qu’il avait commencé à créer des personnages mais aussi des animaux: des moutons, des cochons, des chevaux. Il les sculptait dans des bois durs: du chêne, du frêne, de l’orme, de l’acacia.

Les différentes essences qu’il utilisait  égayaient sa vitrine et de nombreux spectateurs admiraient la ferme qu’il avait installée avant d’entrer dans sa boutique.

Les marionnettistes de toute l’Italie lui commandaient des personnages pour leur théâtre et il exigeait d’eux qu’ils passent plusieurs heures à l’atelier pour lui expliquer le personnage, son rôle, sa personnalité pour le faire aussi juste que possible. Les artistes ne discutaient jamais ses choix car ils savaient que le succès et l’audience de leur théâtre dépendaient en grande partie de la beauté des marionnettes. Il était respecté dans le petit monde des marionnettistes qui reconnaissaient son génie et sa rigueur.

 

Jusqu’au jour où un jeune écervelé lui fit la commande d’une marionnette à son image. Il était très fier de son physique, imbu de lui même et sûr de son charme. Il expliqua qu’il voulait l’offrir  à la fille du maire de la ville de Florence et lui expliquait qu’il lui faisait une cour assidue, ne doutant pas qu’il la séduirait et l’épouserait dans l’année. Tout à son rêve il lui confia que son but était de se mettre sous la protection du père de la jeune fille pour réaliser ses ambitions et s’enrichir, ce qui, dit- il en riant valait bien quelques sacrifices, la demoiselle n’étant ni une beauté ni de la première jeunesse…

L’artiste hésita et faillit refuser sa commande. On était en janvier et c’était une période creuse pour les spectacles, il n’avait pas de commande en cours. Le jeune homme lui tendit une liasse de billet et une photo puis repartit.

 

Après son départ, il resta un long moment à regarder la photo du jeune homme, puis  il dessina quelques esquisses en soupirant. Pour la première fois, il ferait une marionnette sans plaisir, et se reprocha d’avoir accepté ce travail qu’il exécutera sans enthousiasme, sans cette petite flamme qui lui donnait du génie.

Quelques jours plus tard, il choisit le bois, il optât pour un chêne clair et commença son travail par le corps et les membres qu’il assembla et suspendit à croix d'attelle en attente de la tête. 

 

Il la tailla grossièrement et dessina le visage puis commença à  tailler délicatement par petite touche sans joie mais toujours avec le désir de perfection. Il prit son temps et petit à petit le visage prit forme et il ressentit la joie du travail bien fait lorsqu’il donna le dernier coup de ciseau.

Après l’avoir poncée il la relia au corps et fixa la marionnette avec ses fils au carré de bois.

Deux mois étaient passés et je jeune homme devait venir la chercher dans quelques jours.

Il regarda la marionnette, content, malgré tout, de son travail et lui dit:

 Tu t’appelleras Pinocchio et chaque fois que ton maître mentira ton nez s’allongera. Il ressentit un courant qui passait entre lui et la marionnette, pragmatique, il pensa que c’était dû à son grand âge, à la fatigue. Il ferma la porte de son atelier.

La suite, vous la connaissez.

 

Geppetto voulait inventer autre chose, un petit pantin pour les tout petits enfants. Un petit pantin qui tienne dans la main et qui bouge.  Pas question de fils accrochés à une croix d'attelle mais il devait pouvoir bouger et être très solide.

Le défi technique était énorme: articuler un pantin en bois, le relier à un système qui le fasse bouger sans fils extérieur et tout cela dans un objet de 5cm maximum.

Il lui a fallu une année entière pour y parvenir.

D’abord il fabriqua un pantin de 50cm. Taillé dans un bois dur toute les partie du corps  étaient traversées par un canal étroit en leur centre il fit passer un fil de pêche très fin et très solide.

Il eut l’idée de les relier à un socle, de les fixer à une partie mobile qui, lorsqu’on exerçait de petites pressions faisait bouger une seule partie. Il fit un nombre incalculable d’essai avec des animaux avant d’être satisfait du résultat.

 

Il me créa enfin, petit pantin de 5 cm et me dit, les yeux dans les yeux, tu es ma plus belle création et tu donneras de l’amour et de la joie. Je te nomme Agapé.

 

Quelques jours plus tard il mourut. Un marchand  ambulant acheta son atelier et partit dans toute l’Europe avec les marionnettes, les pantins et moi.

 

Le jour se lève, j’entends le bruit des machines qui nettoient les sols et les discussions du personnel.  Ma fin est proche, je souffre et j’ai peur, je vais finir brûlé comme un vieux morceau de bois.

 

         Geppetto aide-moi.

Un grand homme s’approche, il ramasse les bouteilles vides, les papiers gras. Il me prend, me regarde, me retourne et lit mon nom gravé dans le socle: Agapé.

Il me regarde encore, songeur et me glisse dans sa poche      

 

Gisèle

 

                                          LA   CHARRETTE  A  BRAS

 

      « La maison, près des HLM, a fait place à l’usine et… » Oh tiens, à propos de choses disparues, il faut absolument que je vous raconte un truc qui m’est arrivé, qui m’arrive en fait, et dont par ailleurs je l’avoue, j’ai beaucoup de mal à me remettre.

Que je vous confie d’abord mon péché mignon : j’adore broder.  Et surtout au Point de Croix. C’est bien simple, j’ai inondé de mes œuvres non seulement parents, amis et connaissances mais encore ma maison…grâce aux nappes, coussins, housses de couettes (j’en passe et des meilleures) brodés. D’ailleurs, à peine entrés chez moi, les gens comprennent au premier coup d’œil à qui ils ont à faire et préparent leurs défenses pour le cas où l’idée me viendrait de leur offrir un petit souvenir.

Où en étais-je ? Ah oui ! Et bien, mes sujets d’inspiration, je les trouve dans des brochures spécialisées telles que Point de Croix Magazine  ou Mains et Merveilles…ou autres. C’est formidable. Il n’y a plus qu’à choisir un modèle, prendre  une aiguille et du fil et, suivant les indications, se mettre à compter sur une toile dite de Marie ou Aïda ( ?), les points qui, peu à peu, vont former un pur chef-d’œuvre. A mon avis.

Autant dire combien ces brochures me sont précieuses ! Indispensables ! D’elles dépendent—peut-être pas ma survie, ce serait exagéré—mais ma satisfaction, ma fierté, mon bonheur !

 Voilà, j’en arrive au fait, que vous ne pourriez jamais deviner sans mon aide.

Il y a environ six mois, l’un de ces remarquables livrets a soudain disparu. Hop ! Comme ça, sans prévenir. Et un de mes préférés en plus puisqu’il n’offrait que des modèles de chats, créatures dont je suis au moins aussi addicte qu’aux points de croix. Absolument incompréhensible, croyez-moi, vu que je ne l’ai jamais déplacé de la bibliothèque que pour l’installer sur mes genoux—soit un mètre cinquante plus loin—afin de suivre méticuleusement le schéma choisi. Puis aussitôt remis en place. Et que je n’ai jamais, JAMAIS, dérogé à cette règle.

Mes recherches, longues, minutieuses, n’ont abouti à rien, et ce ne fut pas faute de démonter toutes les pièces de ma maison, centimètre carré par centimètre carré.

Le mystère reste entier et j’envisage sérieusement désormais daller consulter un medium, car seule la métaphysique peut fournir une explication à cette disparition.

Ah oui, au fait, je voulais vous entretenir aujourd’hui de tout autre chose. C’était du marchand de poissons frais qui passait dans les rues de mon enfance, chantant sa marchandise et tirant une charrette à bras.

Cela aurait été amusant de les faire revivre tous deux un instant, mais l’heure tourne et je dois vous quitter.

Bof, après tout, tant pis ; ils ont été emportés par le vent… 

 

 

Liliane 

 

                                                  LE    POTAGER

 

     Savez-vous ce qu’est un potager ? Un potager dans une cuisine, pas celui où l’on cultive des légumes. Peu d’entre vous doivent le savoir, car c’est quelque chose de disparu dans les cuisines modernes.

      Jeune mariée, je suis logée dans une maison de famille dans l’Aude où j’ai toute latitude pour faire des travaux de modernisation. Et comme une jeune ignorante, la première chose que j’ai faite, c’est de faire détruire le potager. Celui qui nous concerne était construit à côté de la cheminée à foyer ouvert. C’était comme un bahut bâti en maçonnerie qui avait un four en pierre réfractaire où l’on tenait au chaud les aliments cuits auparavant dans une cuisinière ou à la cheminée. Sur le dessus, une grille fermait un orifice dans lequel on mettait des cendres chaudes pour tenir au chaud un faitout rempli d’une bonne soupe. Celui qui nous occupe était cannelé de tomettes en faïence rouge vernissée. Je me souviens encore, avoir mangé, petite, dans cette cuisine à côté du potager où l’on posait dessus les assiettes à tenir au chaud. C’était une annexe de la cuisinière, on y maintenait au chaud pendant les repas, les plats tout au long du service. Quand il n’était pas utilisé, surtout l’été, on y posait une coupe de fruits ou une jolie plante.

      J’ai vu plusieurs de ces potagers dans des maisons anciennes, voire très anciennes,  toujours occupant le même endroit. Le mien déconstruit céda sa place à une cuisinière moderne, signe de mon ignorance pour le respect des choses anciennes et pour le goût du formica des années soixante.

      Quelques années plus tard, je vais à Nébian chez des amis de mes grands-parents, dans le Nébian très ancien à côté de l’église. Je vois à côté de la cheminée un superbe potager recouvert de faïence décorée comme les poêles à  bois de la Forêt Noire. Je me surpris à dire : « Moi aussi j’en avais un de superbe, mais je l’ai fait enlever, il tenait trop de place. ». Les regards tournés vers moi n’ont fait que confirmer ma bêtise.

Depuis, quand je reçois beaucoup de monde, je regrette mon potager.

Il faut que je vous dise : à mon arrivée à Béziers, j’ai manifesté le désir d’avoir un potager. «  Non, m’a-t-on répondu. Tu ne sais pas ce que tu veux, un jour oui, un jour non. ».En fait ; il n’y avait pas la place, sinon, j’aurais insisté beaucoup…  Et je l’aurais eu, mon potager !

 

 

Simone

                      

LES FROUS-FROUS

 

       Écrire sur les choses disparues pousse à la nostalgie. J'ai choisi un objet qui, sans avoir totalement disparu n'est plus à la mode. C'est le panty qui a cessé d'être porté vers la fin des années soixante milieu des années soixante-dix. Par curiosité j'ai « scrollé » sur internet à ce sujet sans indiquer d'année précise et à « panty » j'ai trouvé des gaines, souvent de contention. Elles ne sont guère affriolantes, pas de dentelle ni de frous-frous, ce panty-gaine n'est pas fait pour être vu mais pour dissimuler les rondeurs, les ventres gourmands.

       J'ai porté enfant ce joli dessous qui devait être visible, à peine, sous la jupe ou la robe (qui n'étaient d'ailleurs pas très longues). Arrivant parfois à mi-cuisse, blanc le plus souvent, orné de rubans, de dentelle, de frous-frous, le panty donnait une allure un peu coquine sans être provocatrice, coquetterie.

Les cours d'école étaient pleines de fillettes aux dessous froufroutants qui comparaient leurs atours.

J'ai aussi souvenir de la vendeuse du commerce de mon père, toujours très apprêtée, perchée sur un petit escabeau qui me permettait d'admirer les pantys lorsqu’elle rangeait les articles. Du haut de mes sept ans, je lorgnais sans vergogne et lui faisais part de mon admiration : « Mademoiselle Cinquin tu as de beaux pantys ! ». Ce qui la faisait gentiment rire.

Ces dessous féminins visibles, étaient selon moi plus sympathiques que les dessous qu'ont pu nous montrer les plus jeunes générations, avec le port du pantalon à mi-fesses ou les pantalons taille-basse qui laissent entrevoir le début d'un string ou d'un caleçon.

La mode étant un peu cyclique, nous reverrons peut-être – ou sous une autre déclinaison – ces pantys dépasser des robes et des jupes.  

 

Régine D.

 

LA PLUME ET L’ENCRIER

 

Aujourd’hui vingt-et-unième siècle…et si on pouvait se repasser le film à l’envers ? Je ferme les yeux un instant :

Aujourd’hui, milieu du vingtième siècle…j’entre dans ma classe : CE1 (toujours la même appréhension qui hélas ne me quittera guère).Une odeur de craie m’accueille, ou plutôt l’odeur d’un tableau que l’on vient d’effacer et dont la poussière vole et danse dans un rai de soleil. Je suis maintenant assise à mon pupitre ...non, « notre » pupitre car ma voisine et moi marchons toujours par deux : même table divisée virtuellement en deux, même banc à deux places (impossible de se balancer sur sa chaise puisque comme 2 siamoises nous sommes l’une et l’autre condamnées à vivre ensemble pendant un temps qui durera une année ou plus…)

       Et pourtant sur notre pupitre commun il existe une chose que nous ne partagerons jamais:  l’encrier. MON encrier. C’est mon trésor : de là vont sortir tous les mots enchantés qui n’appartiendront qu’à moi.

Protocole immuable : je saisis mon porte-plume (dans sa rainure) déjà équipée d’une plume sergent major (celle dont l’écriture est bien fine) et je la plonge avec fébrilité et prudence dans l’encrier plus ou moins rempli d’encre violette. Est-il en porcelaine ? en émail ? en verre, ce petit réservoir blanc ? la maîtresse le remplit chaque matin. Il laisse s’échapper une très discrète odeur d’encre et surtout il va me permettre cette jolie écriture avec ses pleins et ses déliés sans oublier les majuscules sur lesquelles je vais devoir m’appliquer comme une artiste exigeante. De temps en temps je replonge ma plume dans mon encrier. Mais attention au trop plein d’encre sur la plume qui peut s’égarer et former le pâté qui me vaudra une mauvaise note ou une remarque sèche de la maîtresse. Dans ce cas son fidèle compagnon, le buvard rose, viendra à mon secours.

De l’autre côté du miroir, il se passe des choses surprenantes que mon esprit discipliné n’aurait jamais pu imaginer. Une certaine race bien différente de la nôtre -appelons là « la race des garçons »- utilisent parfois leur plume, leur encre, à viser le dos de leur maitre et à maculer sa blouse de taches plus ou moins artistiques. Mais malheur à eux s’ils son surpris dans cette activité audacieuse qu’ils trouvent néanmoins très drôle !

 

Ce temps est bien éloigné de nous, de cet aujourd’hui du vingt-et-unième siècle ;  d’aucuns diront que nous avons bien évolué, nous avons vite adopté le stylo bille plus propre, plus rapide, plus facile à transporter, et nous le laisserons bien vite pour un clavier encore plus pratique et plus rapide...Pour ma part je laisserai s’échapper un petit soupir ; ma plume et mon encrier ont toujours su me remplir de nostalgie.

 

Brigitte M.

 

 

 

               MA BONNE VIEILLE RADIO

 

Je vous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Les postes de radios en ce temps-là fonctionnaient avec des lampes. Quel est le jeune qui aujourd’hui a entendu parler de cette vieille, très vieille technologie ? Il a fallu attendre l’arrivée des transistors à la fin des années 60 pour faire un saut technologique.

Ces postes à lampes ont été d’une grande importance pour moi. Nous n’avions pas la télévision et donc la radio était mon fournisseur de divertissement avec les livres et mes abonnements successifs à diverses revues.

Au tout début, l’écoute se faisait dans un cadre familial. Alors que j’étais en primaire, j’attendais avec impatience le nouvel épisode quotidien de « ça va bouillir » à 12h50, même s’il fallait se taire, pour écouter religieusement le feuilleton, suivi des informations. Et le soir, nous attendions « la famille Duraton », les publicités que nous connaissions par cœur, Omo ça va bouillir, pas ce soir je vais au GB ou bien chez Crozatier …sans oublier Bonux bien entendu. Je me souviens également du jeu Quitte ou double. J’étais admiratif devant les connaissances de toutes ces personnes, surtout dans des domaines que je ne connaissais pas du tout, ce qui en y pensant maintenant était normal compte tenu de mon âge.

Je me souviens également d’un jour où un voisin était venu car il voulait absolument écouter radio Prague, sur les grandes ondes, et il n’arrivait pas à la capter chez lui. Miraculeusement, chez nous, on arrivait à l’entendre sans trop de crachotements. Mais je ne me souviens pas si la langue était du Tchèque ou du Russe.

J’ai également la nostalgie des feuilletons quotidiens ou du jeudi dont j’étais un grand amateur : l’homme à la voiture rouge, Tanguy et Laverdure, Bob Morane, …

En octobre 1964, alors que je venais de rentrer en sixième, se tinrent les JO de Tokyo. Dès que je le pouvais, je me mettais devant le poste, dans la cuisine. Imaginez ma frustration, le jour de la finale du 5000 mètres pour lequel Michel Jazy était un des grands favoris, voire le favori. J’ai dû partir pour le collège … juste au moment du départ de la course. A l’époque, pas de transistor et encore moins de smartphone et il a fallu attendre qu’un professeur nous donne le résultat lors de notre premier cours à 8h30.

Et puis, en 1965, j’ai commencé à vraiment m’intéresser à la musique. Je suis devenu un fan de Radio Luxembourg qui ne s’appelait pas encore RTL et surtout de Salut les Copains sur Europe 1, vous vous souvenez du jingle : « Une émission de Daniel Filipacchi ». Dès que je le pouvais, j’étais devant LE poste, dans la cuisine. Et parfois, il y avait des conflits d’intérêts : d’abord avec mon travail scolaire, car il n’était pas question de travailler avec la radio, je me demande encore pourquoi. Les adultes ont parfois des drôles de raisonnement. Pourquoi est-ce que l’on travaillerait moins bien avec une distraction, que sans distraction ? Bon d’accord, je dois dire que lorsque je suis devenu adulte et père de famille, mon point de vue a évolué. Autre conflit qui n’est pas moindre, c’était quand ma mère souhaitait écouter une émission au même moment. Et là, devinez qui remportait le droit d’écouter la radio ?

J’étais un fan des hit-parades et ma semaine était rythmée par tous ceux que je pouvais écouter. J’écumais les différentes stations : Radio Luxembourg, Europe 1 (Salut les Copains, Dans le Vent), France Inter, Radio Monte Carlo (mais la réception était parfois difficile) et surtout celui de la BBC le dimanche après-midi. Je pourrais ajouter celui de Sud Radio, radio Bruxelles, 208 (Radio Luxembourg en Anglais et en Allemand), et encore plus exceptionnellement une radio espagnole lorsque je réussissais à la capter (que de minutes de recherches avec d’un seul coup des craquements, un espoir et puis le son qui disparaissait avant d’entendre une voix à peine audible et compréhensible). Cela représente quelques heures devant la radio. Mais ça valait la peine : je connaissais toutes les chansons, tous les classements. Le dimanche, nous allions très souvent chez les grands parents. Et devinez quoi ? Que faisais-je, après avoir demandé bien poliment si je pouvais, j’allumais le poste et je restais devant pour écouter les résultats sportifs et …les hit-parades. J’étais seul devant le poste alors que grands parents, parents, frères et sœurs, oncle était à l’autre bout de la pièce à jouer. Et malheureusement, il fallait que parfois j’abandonne mon poste, devant le poste pour aller faire le quatrième dans les parties de mahjong ou de bridge à l’autre bout de la pièce qui était fort longue.

Et puis vint l’époque où je récupérais un vieux poste à lampes que j’installais par terre dans ma chambre, au niveau de ma tête de lit. En journée, pas de problème, je pouvais l’écouter mais le soir, il y avait l’extinction des feux avant 22h. Le hic pour moi, c’est que le hit-parade de 208 (version anglaise), le dimanche soir, se terminait à 23h. J’étais donc obligé de mettre le son au minimum pour ne pas me faire repérer. Il n’était pas question de le planquer dans mon lit : plus de 20kg, 50 ou 60 cm de largeur et au moins 30 cm en profondeur et en hauteur. Rien à voir avec les transistors qui commençaient à se répandre, et encore moins avec les smartphones actuels. Donc j’avais trouvé LA SOLUTION. Allongé dans le noir avec juste la lumière de l’écran du poste, je me penchais la tête hors du lit et mettais mon oreille contre le poste. Et est arrivé ce qui devait arriver. Un lundi matin je me suis réveillé avec le cou complètement bloqué. Je venais de faire ma première rencontre avec le TORTICOLIS, tout cela parce que j’écoutais la radio en cachette. Quelle punition. Je me revois clairement dans la glace avec la minerve fabriquée maison par ma mère mais je suis incapable de me souvenir si j’avais reçu un savon pour avoir désobéi.

Et puis enfin, en 1970 ou 1971, j’ai récupéré un transistor et j’ai pu me débarrasser du vieux poste que j’avais été bien content de posséder.

 

Jean-Michel

 

 

 

                                    LES   TRAMWAYS   DE BEZIERS

 

    Fin Juillet 1947. Le tramway traverse la place de la Victoire et s’engage dans la rue de la République. Assis sur la banquette en bois de 2ème classe, je tiens sur mes genoux un sac et un ballon. A mes côtés : mes parents, mes frères, ma sœur, chargés de sacs, de pliants et même d’un parasol. Les autres voyageurs sont aussi encombrants ; nous sommes serrés, il fait très chaud dans ce Béziers-Valras  brinquebalant qui, à coups de cloche, prévient les cyclistes et les piétons de  son arrivée. Devant les halles, on croise une auto : « C’est une Watford, dit mon père, une voiture américaine des années trente. » En 1947, tout ce qui était américain était admiré. On les avait vus trois ans auparavant avec l’armée française. Devant la mairie, brusque coup de frein : cris et bousculade. Une dame a engagé sa « jardinière », une voiture à deux roues tirée par un cheval, sur la voie et elle ne se presse pas d’en sortir. « Elle est cabourde ! » clame le contrôleur. Enfin on repart, on dévale dans un crissement de freins l’avenue Gambetta. Tout le monde est heureux : « Dans moins d’une heure, on sera à la mer ! »

         Aujourd’hui, combien de Biterrois savent que leur ville a eu un réseau de tramways de 1878 à 1948 ? Qu’il y a eu jusqu’à 7 lignes ? En 1900, Béziers comptait un peu plus de 40000 habitants et était trois à quatre fois moins étendue qu’un 2026 ? Presque 80 ans et trois époques.

1-De 1878 à 1882, n’existe qu’une ligne qui part de la place de la République (Victoire aujourd’hui),  passe près des halles, de la mairie, de la gare du midi et sort de Béziers après la place d’Espagne. C’est un train, un tortillard pourrait-on dire, tiré par une locomotive à vapeur qui passe à Sauvian, Sérignan.Dans Béziers, ce sont des chevaux qui tirent les wagons, wagons très inconfortables puisque, en été, certains n’ont pas de toit ! Le trajet dure normalement 47 minutes mais il y a de nombreux retards. Les voies sont instables, il y a des déraillements. S’ajoutent des difficultés financières. La compagnie fait faillite. Plus tard sera créée une Régie municipale.

2- Fin des locomotives. On décide de faire tirer les wagons par des chevaux. La ligne s’arrête à Sérignan devenu Sérignan-Plage.   D’ailleurs Valras n’existe pas. Sur les cartes sont mentionnés : « chalets » ou « brise de mer ». 56 chevaux tirent les voitures, le trajet dure une heure. De Sérignan, on n’est plus qu’à trois kilomètres  de la mer !

3- Mais le Béziers de 1900  est une ville riche de son vin et veut entrer dans la modernité du XXème siècle en remplaçant les chevaux par la traction  électrique. Progressivement, les trams électriques firent disparaitre les chevaux et le réseau se développa. Les voitures furent plus confortables mais on était encore loin des tramways actuels, rapides et silencieux.

         L’âge d’or des tramways biterrois se situe entre 1900 et les années trente.

Ils vont jusqu’à la mer (Valras est créé en 1931) et six lignes desservent la ville. En tout, 28 kilomètres de voies (dont 13 vers la mer). Une ligne circulaire, la 4, passe par les boulevards. Les autres lignes passent par la place de la Victoire dans toutes les directions. 2,5 millions d’usagers par an à cette époque. Quelques accidents dus à l’indiscipline des voyageurs  et à des problèmes mécaniques marquent l’histoire des tramways de Béziers ; le plus grave se produisit en 1918  quand les freins d’une rame lâchèrent et le train dévala l’avenue Gambetta et s’écrasa dans la cour de la gare. Une femme fut tuée et il y eut 18 blessés.

         A la fin de l’après-midi, la foule prenait d’assaut les wagons.  C’était le trop plein (voir le dessin de Dubout). « On est esquichés comme des arencadas » (serrés comme des harengs) disaient les gens. Il y avait des peaux rouges et des parents fatigués mais la bonne humeur régnait. On rentrait après une bonne journée à la mer. Je ne savais pas que quelques mois plus tard, notre vieux tramway allait être mis à la retraite et que je le prenais pour la dernière fois.

              Malgré mon grand âge, je ne suis pas sûr de ne pas revoir leur retour quand les bus cracheurs de CO2 seront interdits Mais l’électricité est une énergie fragile ; qui sait si nous ne demanderons pas alors à nos amis à quatre pattes de reprendre du service ?

 

Jean

 

 

LA VISIONNEUSE SIMPLEX

 

Elle dort depuis longtemps, elle n'est pas la "belle au bois dormant" , aucun prince charmant ou princesse charmante ne sont venus rallumer la petite lumière qui faisait vivre les mini diapos.

Ma visionneuse à images était beige vanille ! j'appuyais sur la gâchette, elle émettait un petit clic clac de bonheur, et là c'était parti, on pouvait rêver, voyager, revoir un paysage, une ville et plus tard un dessin animé...

Elle s'appelait Simplex, pourtant elle n'avait rien de simple, elle était magique! Elle avait deux gros yeux carrés digne d'un robot. Elle m'impressionnait, je vivais des moments de pure imagination avec Simplex, je prenais soin d'elle, à chaque fois je la rangeais dans sa boîte en carton jaune  et rouge, ensuite je posais celle-ci sur l'étagère de mon cosy, une autre boîte en carton marron mat abritait les cartes rectangulaires,  elles reposaient dans des pochettes en papier opaque, un bruit d'étincelles s'échappaient de celles-ci. Sur les planches rectangulaires il se dessinaient des petits carrés tout jolis où on devinait par transparence les paysages, les personnages, les monuments etc...

Alors du haut de mes 10 ans, je prenais le temps, je sortais la planche de sa pochette translucide, je l'écoutais chanter, elle avait le bruit d'un papier de bonbons, hum... C'était déjà un univers senteur vanille.

Simplex entre mes mains je glissais la carte par le haut, j'enclenchais la première ligne et là le rêve pouvait commencer...Les yeux collés à l'appareil j'actionnais la clenche, un monde s'ouvrait à me yeux, je vivais dans les diapos je faisais parti d'elles, je créais, je voyageais, le monde avait une saveur de "Il était une fois".

Cette visionneuse a été longtemps une bulle, un refuge, mon univers imaginatif se construisait, c'était mon échappatoire, je pouvais faire vivre mon imaginaire.

Elle a été là pour mon bonheur et ensuite elle m'a suivie au fil de mes déménagements. Je suis devenue maman, j'ai ouvert la boîte magique, j'ai posé un sourire de nostalgie sur son plastique vieilli, terni. Mes enfants ont regardé défiler les diapos, mais ils l'on vite abandonnée.

Elle a été récupérée par mon fils aîné, elle continue de voyager! Elle dort au creux d'un tiroir obscur, elle rêve peut-être qu'on la réveille, qu'on ouvre ses yeux carrés..

Lors de ma prochaine visite à mon fils, j'irai ouvrir le tiroir doucement, je sortirai la boîte rouge et jaune avec délicatesse et là peut-être on réveillera toutes les deux un monde imaginaire pour revivre une des histoires "il était une fois". Et j'aurai dix ans....

 

Roselyne

 

 

LA CABANE DU PECHEUR

 

Je suis née après guerre sur une plage du Midi de la France. C’est José, un ancien marin pêcheur qui m’a créée à partir de bois flottés et de planches de récupération. Mon toit est recouvert d’une toile goudronnée qui est censée nous protéger de la pluie et de l’humidité mais ce n’est pas toujours le cas car des fissures existent par où s’écoulent en continu des perles de pluie. Aussi, José a-t’il disposé ça et là des récipients qui récupèrent l’eau et c’est un chant discontinu de « plic-ploc, plic-ploc » qui a un certain charme. Puis avec cette eau de récupération, il arrose les deux pieds de lys de mer qui poussent de part et d’autre de la porte d’entrée.

 

Les murs de la cabane sont tapissés de vieux filets de pêche sur lesquels sont accrochés des coquillages, ormeaux, coquilles saint Jacques, coraux et grandes étoiles de mer. Un appentis jouxte la cabane où José entrepose la barque lui servant à poser ses filets. Le matin de bonne heure, il va installer ses filets en arc de cercle à une centaine de mètres de la plage ; puis, en fin d’après-midi, il reçoit l’aide d’autres pêcheurs pour tirer les filets jusqu’au rivage et c’est avec de grands « ho hisse, ho hisse » que le butin apparait sous forme de centaines de poissons dont les écailles brillent au soleil en étoiles d’argent. Une fois le tri terminé, un partage équitable se fait entre tous les participants. Puis, c’est la sardinade qui consiste en la cuisson de sardines sur des braises rassemblées sur le sable et un vin blanc de Picpoul vient réchauffer les cœurs et délier les langues de chacun. José raconte comment, à la dernière pêche, il a confondu une limande avec une torpille, un poisson donnant des décharges électriques dont il se souvient encore.

 

Mais pour moi, mon jour préféré, c’est le jeudi car une vingtaine d’enfants envahissent mon domaine. C’est le curé du petit village voisin qui les amène en patronage et leur fait découvrir la mer et ses environs. José devient alors le professeur et c’est une véritable leçon de choses qui commence avec la botanique (les salicornes, les lys des sables…), les oiseaux (mouette, cormoran,…), les poissons, les coquillages, etc… et cela se termine toujours par une distribution d’étoiles de mer qu’il décroche de ses filets pour les offrir aux enfants.

 

J’ai fini sur cette plage un  24 juin par suite d’une loi d’aménagement du littoral interdisant toute construction illicite sur la côte. C’est en une multitude de petits feux que mes planches ont été brûlées et ont servit aux plaisirs des adolescents de sauter le feu de la Saint Jean.

 

Promeneurs, si en arpentant la plage, vous découvrez enfouis sous le sable, des morceaux de bois calcinés, rappelez-vous la cabane de José et souvenez-vous de cette phrase de Lamartine « Objets inanimés avez-vous donc une âme ? ». Si vous vous posez la question, vous avez sûrement la réponse….

 

Jean-Luc V.

 

 

 

LE  POSTE  DE  RADIO

      

En déménageant la maison de mes parents âgés, dans une pièce secrète, sous les combles, je découvris quelques-uns de mes jouets anciens, conservés avec soin.  Ceci me replongea dans l’atmosphère feutrée de Noël de ma petite enfance.

Sur le napperon blanc d’une table basse, " Il " se trouvait toujours là, notre Poste de Radio, de marque Telefunken, en bakelite couleur ivoire, son encadrement de bois brun clair. Les boutons de sélection relativement gros, très fonctionnels, portaient encore le sillon de l’usage fréquent. Les chiffres et lettres des territoires, très fines, ressortaient, très élégantes. Contre la table une chaise et un tabouret semblaient nous attendre. Mon papa travaillait beaucoup, rentrait souvent tard, alors que nous étions, ma sœur et moi, déjà couchées. Il parlait peu, le samedi soir il écoutait ses programmes, tout bas, pour ne déranger personne. Féru de musique classique, d’enquêtes policières, il vivait dans son monde, moi âgée de onze ans, je cherchais à rentrer dans son univers.

Un soir, alors qu’il écoutait sa pièce préférée " les Maîtres du Mystère ", je poussai le tabouret et m’assis à côté de mon papa. Surpris, il se tourna vers moi et me sourit, puis me dit :" écoute cette musique de départ, cela fait un peu peur, ne trouves-tu pas ? Ce grincement est celui d’une porte, puis des bruits de pas sur le sol mouillé… :"

Le tout d’une netteté, le son de cette radio était excellent, la qualité allemande ! ventait mon papa dont la grand–mère alsacienne était certainement aussi un peu allemande. Lors du repas du dimanche, la radio diffusait une petite musique de fond, que c’était agréable !

Notre vie était tranquille, paisible, la Radio accompagnait bien nos heures de libre. Les programmes n’étaient pas vulgaires, il y avait toujours des innovations même de la gymnastique le matin pour les mères au foyer.

Je songeais à ce temps révolu, à nos moments chaleureux, une petite larme me vint aux yeux, cette Radio m’avait enfin rapprochée de mon papa…..

 

Christine

 

 

L’ENQUÊTE AVANT MARIAGE

 

    Dans le cadre de la découverte des métiers, avec ma classe, nous visitions une brocante. Emma et Chloé, mes deux meilleures amies, étaient intéressées autant que moi par la multitude d’objets anciens qui s’y trouvaient, quand soudain mon regard fut attiré par l’un d’eux :

– « Oh, regardez, une Remington ! identique à celle dont parle ma grand-mère quand elle raconte sa convocation au commissariat de police avant son mariage.

– Une Remington ? de quoi parles-tu ? et quelle convocation ? pourquoi ? dit Emma.

– Et bien au siècle dernier, à la fin des années 60, quand on épousait un militaire engagé dans la Marine nationale, il y avait des formalités à accomplir : le futur marié devait demander une autorisation de mariage à son commandant et une enquête de moralité concernant la future épouse était effectuée, d’où la convocation.

– Tu rigoles, Louise, tu nous fais marcher, rétorqua Chloé.

– Bon, bon, si vous ne me croyez pas, dimanche, quand vous viendrez à la maison, je demanderai à ma grand-mère de vous raconter l’histoire. »

   Le dimanche arrivé, nous nous installons près de ma grand-mère à qui j’ai parlé de l’incrédulité de mes amies.

   « Ce que vous a raconté Louise est tout à fait exact. Avant d’épouser son grand-père, j’ai été convoquée au commissariat de police du XXème arrondissement, à Paris, pour répondre à une enquête : À cette époque, tout d’abord, la future épouse d’un marin ne devait pas exercer une profession en rapport avec les débits de boissons. Ensuite, comme le grand-père de Louise était affecté sur un bâtiment lance-missiles habilité secret défense, une enquête de gendarmerie avait été diligentée auprès de ma famille et sur mon lieu de travail pour s’assurer de ma bonne moralité.

    J’ai un souvenir très précis de ce moment, et un peu amusé maintenant. Dans ce commissariat vieillot, il y avait de petites tables en bois où trônaient d’imposantes machines à écrire noires de marque Remington, réputée pour sa solidité, sa mécanique fiable et sa longévité. Dans cette marque, il y avait une célèbre machine de couleur rouge, qui a peut-être encore de la valeur pour les collectionneurs, depuis l’avènement de l’ordinateur qui a remplacé cette ancêtre. Le fonctionnaire qui m’avait reçue, moustaches et cheveux gris, me semblant très proche de la retraite, n’était pas un virtuose de la frappe. Il tapait lentement avec deux doigts, cherchant les lettres sur les grosses touches rondes qui actionnaient le mécanisme allant frapper le ruban encreur. Mes réponses à ses questions étaient suivies d’un « tac…tac…tac » intermittent, et de temps en temps sa main repoussait le chariot qui allait permettre de taper la suite. Par moment, il s’interrompait pour aspirer une bouffée de cigarette dont les volutes de fumée venaient jusqu’à mes narines, pratique interdite maintenant pour le bien de notre santé. Parfois il s’arrêtait pour répondre au téléphone, noir lui aussi, dont le cadran troué permettait de composer les numéros qui avaient été évocateurs des quartiers parisiens, abandonnés depuis seulement quelques années pour une série de chiffres, et dont la sonnerie était immuable. Les téléphones d’antan ont bien changé depuis, dans leur design et leur fonction.

  Toute cette histoire dont Louise vous a parlé s’est donc bien déroulée, mais depuis, le temps a passé.

   Exit les enquêtes avant mariage dans la Marine nationale.

   Exit le tabac dans les lieux publics. 

     Exit les: ODEon 84 00 » qui était l’horloge parlante, les « PYRénées ** ** », les « ÉLYsées ** **.

   Exit les machines à écrire, les téléphones à cadran. Ils ont évolué, comme notre manière de vivre. Pour écrire, communiquer, nos nouveaux outils plus petits, plus légers, plus maniables nous suivent partout, omniprésents.

 

  Serions-nous prêts à nous en passer maintenant ?

 

Gill